UN BEAU SAUMON, UN SUPER GUIDE, UN BEAU MOMENT DE PECHE

C’est notre quatrième jour de pêche, Claude et moi, sur la Bonaventure en ce mois de juin 2012 où Glenn Legrand nous a très chaleureusement accueilli au Camp.

Le temps est radieux, le soleil tape droit, le vent souffle en rafales sporadiques du sud, l‘eau est basse et chaude 64F° : pas vraiment des conditions idéales pour la pêche de notre poisson roi. Les saumons attendent en mer, en baie des Chaleurs, une montée des eaux propice à leur entrée en eau douce.

Mais il ne pleut pas et ne pleuvra pas de plusieurs jours. Nous avons pris et décrochés il y a deux jours deux beaux poissons de plus de 20 livres dont un « blue back » que j’ai amené à l’épuisette mais qui n’a pas voulu y rentrer après un bon quart d’heure de « good fight ». Depuis rien. Les quelques poissons de la rivière sont calés en fond de fosse, immobiles. Dany du camp de Bonaventure est notre guide et nous sommes aujourd’hui à « Docteur ». Ah ! Les noms de ces fosses, un poème : « Rapide plat », « Trois fosses », « Ruisseau Creux », « Double trouble », et puis des prénoms de femmes : « Katleen », « Jane », « Eleanor », « Kelly »,… Elles ont dû les faire rêver leurs guides! Et de plus, elles ont pris un poisson dans ces fosses qui portent maintenant leurs noms. Et inmanquablement nous pensons, un brin condescendant : «Si une femme a pris un poisson là… ». En fait ce sont les plus beaux pools d’où ces prénoms, et Monica sur la Kola, le plus beau du monde.

 Vincent Lalu écrivait : « Le saumon est une femme. Il en a la grâce, l’endurance et la détermination. D’ailleurs seuls les saumons peuvent égaler une femme dans l’art de faire cavaler les hommes. C’est sans doute pour cette raison que l’on a donné des noms de femme à quelques endroits où les saumons ont beaucoup fait cavaler ces messieurs ».

 Dany Poirier est guide de pêche a camp Bonaventure pendant la saison et aussi trappeur l’hiver. Il connait la faune sur le bout des doigts. Il  envit. Passionné, il en discute longuement avec Claude qui a chassé les plus grands animaux dans des contrées très exotiques. Nous sommes en bras de chemise et waders et avons laissé notre canoë plus haut. Après être descendus en rive droite au milieu des pins, nous découvrons la fosse, magnifique. Une coulée de cristal, bordée de larges dalles de rocher dont les strates inclinées plongent en escalier dans l’eau. C’est un pool de près de cinq cents mètres de long avec plusieurs fosses intermédiaires se jetant dans un très large radier divisé en deux bras. Pendant que nous gréons nos cannes (je devrai dire nos perches), Dany repère deux beaux poissons. Ils sont là immobiles par cinq pieds de fond, en milieu de pool.

- Tu les vois ? me demande Dany.

- Non je ne vois rien.

- Là !

- Non toujours rien.

- Jean-Luc, en sèche, m’intime –t-il.

Dany choisi dans ma boite un bomber bleu, cerclé de hackles roux, à ailes blanches, taille 4.

Je vais pêcher avec ma canne à deux mains Sage de 12 pieds, un moulinet Hardy Salmon N°2, et une soie flottante de 8. J’ai choisi cette canne plutôt que ma canne à une main qui m’aurait imposé des lancers en double traction. L’avantage : pas de faux lancers pour atteindre les trente mètres du spot où sont les poissons de l’autre côté de la rivière sur les bords remontant de la fosse en rive gauche. Economie de mouvements. La mouche est saisie avec un noeud Turtle, graissée avec du gink.

Je commence par quelques lancers en spey cast pour atteindre la distance avale du spot.

Il y a de fortes risées intermittentes de vent aval du Sud qui rident la surface, donc double spey cast. Maisfinalement je préfère attendre la fin des risées, la mouche qui a une grande prise au vent n’est pas maîtrisable.Dany guide chacun de mes lancers:

- Plus haut

- Plus loin

- Là, pas plus loin

La mouche, arrêtée dans son lancer à un mètre de la surface de l’eau, se pose comme une feuille et flotteim peccablement. J’ai effectué une dizaine de lancers et n’ai toujours pas repéré les poissons, mais une pierre au fond, plus blanche que les autres dans cette eau totalement transparente, me sert de repère.Il ne faut surtout pas être trop long. Un lancer « trop loin », d’un pied dépassant le nez du saumon, serait  rédhibitoire. Dany inlassablement qualifie mes lancers :

- Plus haut

- Pas plus mal.

Qu’est-ce que veut dire ce « pas plus mal »? Simplement : mieux que le précédent lancer. En fait c’est « presque parfait ». Ce « pas plus mal » il est exaspérant, tant on est persuadé que le lancer était impeccable.

- Pas plus mal.

 Encore !

J’adore cette technique que je découvre, ne l’ayant à regret jamais utilisée ni en Russie, ni en Norvège. Avec la canne à 2 mains c’est un régal de précision, la longueur de la soie est sortie, ajustée à la bonne distance. Un seul roulé et la soie repart dans cette économie de geste qu’on veut le plus sobre et le plus élégant. Efficace.

- Plus haut

- Là, parfait, indique Dany qui est situé vingt mètres en amont sur la berge par le travers des poissons.

Mais rien. A-t-il vu un poisson se déplacer ? Encore un lancer, le même.

- Parfait !

 Dany n’a pas le temps de claquer ce « parfait » que dans le même temps le poisson est monté en surface, a franchement pris la mouche dans un lent marsouinage et par un brusque virage s’est retourné pour redescendre en aval. Nous n’avons vu que son dos.

- Mon moulinet Hardy chante un cliquetis accéléré et se dévide rapidement, trop rapidement : soie puis backing,gare au noeud…Le poisson descend le pool, environ cinquante mètres en aval, puis un premier saut.  Beau poisson ! s’exclament en coeur Claude et Dany.

Je regarde ma montre. J’ai pris cette habitude sur une grosse truite de la Vésubie il y plus de vingt ans : quand je ferre un beau spécimen je regarde ma montre. L’espace d’un instant ça calme. Il est 11 h 02.

Puis le saumon remonte rapidement le pool. J’ai le plus grand mal à rembobiner les mètres et les mètres de soiequ’il me rend. Je perds le contact. Instant que nous avons tous connu : s’est-il décroché ? Oui, décroché….Je rembobine à grands tours de manivelle. La soie se tend de nouveau. Un bloc ? Accroché? Non, le poisson est bien là. Il est remonté par mon travers et a sondé. Il est maintenant immobile, calé par cinq brasses de fond, invisible.

Montée d’adrénaline : le coeur s’emballe, le souffle aussi, après avoir tenté de suivre à la descente et à la montée les rushes de Salmo Salar en escaladant les dalles de pierre de la berge dans un aller-retour sportif. Durant plusieurs minutes, deux ou trois mais qui paraissent une éternité, le poisson ne bouge pas. Je donne quelques coups de poignet. Rien. Puis me rappelant un conseil lu dans Le Saumon de Jean-Paul Dubé, je pince la soie comme une corde de harpe, plusieurs fois. Le poisson redémarre pour remonter cinquante mètres vers

l’amont, faire un nouveau saut, et redescendre à toute vitesse vers l’aval en queue de pool avant le grand radier qui voit s’enfuir la Bonaventure vers la fosse suivante.

- Par le travers, descend, Jean-Luc descend, garde le par le travers !

- Ok Dany, Ok je descends.

J’enjambe alors canne haute dans la main gauche, presque en courant, de bonds en bonds, ces grandes dalles de rocher en marche d’escalier de trente centimètres, lisses, plates, à la fois inclinées vers l’aval et vers la rivière, qui borde la rivière à Docteur Pool. Un vrai parcours du combattant.

Dany me précède dans cette course d’obstacles sur plus de cent mètres.

- Attention Jean-Luc, doucement, tient la canne haute, ne le laisse pas partir dans le courant. Non pas dans le courant…. !

Trop tard, le poisson fait un saut d’un mètre, je baisse la canne. Il est maintenant dans le bras du radier en rive gauche de la rivière qui s’évase au milieu des blocs, là où une dizaine de canoës sont passés il y a moins d’une heure en raclant le fond de leur coque ou en mettant pied à terre. Il est à plus de cent mètres de moi. Je vais donc le perdre dans cet amoncellement de blocs et petits courants de moins de vingt centimètres d’eau. Je vais le perdre derrière ce gros bloc au milieu de la rivière qui retiendra la soie. Je vais le perdre…

- Lève ta canne. Fais le passer derrière le bloc. Bien, bien, il est passé

- OK Dany

Il y a vingt minutes que le saumon a pris la mouche, et dans le trou d’eau derrière le bloc, je vois le poisson remonter en surface légèrement sur le flanc. Sans trop trainer je lui fais traverser le radier en rive droite. Dany le met à l’épuisette. Un beau 20 livres de 94 cm que nous sortons de l’eau le temps d’une photo. Dany réussira aussi à prendre la photo sous l’eau du poisson relâché.

Et dans une grande accolade, de fin de combat d’un beau saumon, paumes contre paumes:

- Je suis fier de toi, Jean- Luc.

- Je suis fier de mon guide.

- Il est 11h24.

Un beau travail d’équipe. Oui, Dany, c’était une belle prise, en sèche, dans des conditions d’eau et de temps difficile, d’un poisson très combatif. Un beau moment de pêche. Merci encore à toi.

Jean-Luc BERTEROTTIERE